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Bulletin n° 63

A. Sauvy : une pensée d'une brûlante actualité

Contenu du numéro :

Editorial

Alfred SAUVY (1898-1990, X1920) :
une pensée d'une brûlante actualité
Pierre Couveinhes

Il est rare que l'image publique d'une personne soit aussi différente de la réalité que dans le cas d'Alfred Sauvy. Les « générations nombreuses de l'après-guerre », dont je fais partie, ne se souviennent en général que du « prophète prêchant dans le désert » des dernières années, alertant sans cesse l'opinion sur les dangers de la baisse de la natalité et de la limitation des naissances. Des thèmes bien impopulaires à une époque où Antoine chantait:

« J'ai reçu une lettre de la Présidence me demandant, Antoine, vous avez du bon sens, Comment faire pour enrichir le pays ?
Mettez la pilule en vente dans les Monoprix. »

Qui d'entre nous eût pu imaginer qu'Alfred Sauvy avait une vie en dehors de la démographie? Et pourtant, grand sportif, capitaine de l'équipe de rugby du Racing Club de France entre les deux guerres, humoriste, collaborateur de Tristan Bernard, ami intime de Jacques Tati qu'il contribua à lancer, statisticien, résistant courageux, éminent bibliophile: il semble avoir vécu plusieurs vies, et si intenses que chacune aurait suffi à occuper une existence bien remplie. Et il ne s'est consacré à la démographe qu'assez tardivement, presque par hasard.

Quant à ses idées, elles apparaissent incomparablement plus riches et diverses que la seule défense entêtée des politiques natalistes que beaucoup gardent en tête. Souple, variée, parfois foisonnante tout en restant rigoureuse et claire, la pensée de Sauvy est orientée en permanence vers le long terme, ce qui la conduit souvent à des conclusions d'une actualité surprenante. C'est ce qui a conduit à choisir le sous-titre de ce bulletin : « une pensée d'une brûlante actualité ».

Alfred Sauvy fait partie de cette génération qui a eu 20 ans pendant la Première Guerre mondiale et en est restée marquée pour la vie. Son père a été tué au front. Démobilisé, il prépare le concours d'entrée à l'X et y est admis dans la promotion 1920S. Il s'y passionne assez peu pour les études et envisage une carrière littéraire. A la sortie de l'Ecole, il choisit un emploi à la Statistique générale de la France, ancêtre de l'INSEE, espérant que cela lui laisserait le temps nécessaire pour mener à bien ses ambitions artistiques. Il se plonge alors, suivant la formule convenue, dans le « tourbillon des Années folles »...

Ces débuts rappellent beaucoup ceux d'un polytechnicien d'une promotion voisine, Jacques Spitz (X1919S) auquel a été consacré un récent bulletin. Mais sinon, tout oppose les deux hommes. Spitz, l'esthète misanthrope et tourmenté, et l'optimiste hyperactif qu'est Sauvy. Originaire du Sud-Ouest, passionné de rugby, ce dernier devient capitaine de l'équipe du Racing Club de France. Il y rencontre l'humoriste Tristan Bernard, grand amateur de sport, avec qui il sympathise et dont il devient le secrétaire. Le rugby n'étant alors pas très connu en région parisienne, Sauvy doit constituer de bric et de broc une équipe rassemblant des personnalités hétéroclites, allant d'un fils de député à un quasi-SDF, en passant par un diplomate américain et... Jacques Tati, qui s'ennuyait alors dans l'entreprise familiale d'encadrements d'art. Mis en confiance par l'ambiance chaleureuse régnant dans « l'équipe Sauvy », ce dernier perd sa timidité maladive et improvise lors de troisièmes mi-temps bien arrosées des spectacles de mime où il révèle son immense talent. C'est Sauvy, appuyé par son équipe, qui écrit le premier spectacle public auquel participera Tati. Les deux hommes conserveront toujours des relations fidèles, et Sauvy sut soutenir son ami avec tact et efficacité lors de passages difficiles, notamment après l'échec de Playtime.

Sauvy a la rare qualité de se passionner pour tous les sujets qu'il aborde. Alors qu'il avait rejoint les services statistiques pour des raisons alimentaires, il devient rapidement un spécialiste reconnu, responsable de l'Annuaire statistique à partir de 1929. Parallèlement, il participe activement aux activités du groupe X-Crise. Un article de prospective sur la population française qu'il publie suscite un débat animé, et il est vite considéré comme un expert de la question, ce qui l'amène à rejoindre en 1938 le cabinet d'Edouard Daladier, où il préconise l'augmentation des allocations familiales.

Pendant la guerre, Sauvy prend du recul, se retire à la campagne, mais publie régulièrement un bulletin confidentiel sur la situation économique des belligérants, qui met en évidence, dès 1942, la défaite probable de l'Allemagne. Parallèlement, il protège et accueille dans sa maison des personnes d'origine juive. Avec de pareils titres, Sauvy aurait pu espérer un ministère à la Libération, mais ce ne fut pas le cas, peut-être à cause du comportement de sa soeur Elizabeth dite Titaÿna, féministe avant l'heure, aviatrice, grand reporter, mais également antisémite et collaboratrice notoire.

C'est presque à regret que Sauvy va se dédier à la démographie, à la demande pressante du Pr Robert Debré, père de Michel Debré, qu'il avait connu avant la guerre. Il prend donc la direction de l'INED (l'Institut national d'études démographiques), constitué à partir de la « Fondation française pour l'étude des problèmes humains » créée par Alexis Carrel, prix Nobel de médecine, mais aussi collaborateur et apôtre de l'eugénisme. C'est à ce moment que commence à se constituer l'image publique d'Alfred Sauvy, que j'évoquais au début de cet éditorial. Il dirigera l'INED pendant dix-sept ans et en fera une institution de réputation mondiale. Omniprésent dans les médias, il défendra avec passion jusqu'à sa mort les thèses auxquelles il était attaché.

Que retenir aujourd'hui de l'oeuvre d'Alfred Sauvy? D'abord, une méthode de travail, qui semble avoir impressionné toutes les personnes ayant approché le maître.

Comme le relève Gérard-François Dumont, Sauvy a défini son ambition dès 1929 : il s'agit « d'éclairer l'action ». J'ajouterai: une action au service de l'intérêt public, sa préoccupation permanente.

Les deux termes de la formule sont importants: éclairer, apporter « de la lumière », tout d'abord : il s'agit avant tout de rassembler des faits pertinents permettant de comprendre le problème posé. A cet égard, Alfred Sauvy ne fait pas grande confiance à ceux qu'il nomme les « puissants », qui « cherchent en tous pays à plaire plus qu'à éclairer ». Ces propos prennent une résonance particulière à notre époque de fake news où la « comm » est systématiquement préférée à l'information, conduisant à une défiance générale de « la France d'en bas » vis-à-vis du monde politique et des médias.

Deuxième volet de la formule : l'action. Hervé Le Bras écrit dans son article « Il ne s'intéressait pas à des disciplines mais à des problèmes, pour la solution desquels toute discipline ayant quelque chose à dire était bonne à utiliser. » Cela m'évoque la manière dont Sauvy avait constitué son équipe de rugby, en associant de manière pragmatique les personnalités hétéroclites qui se trouvaient disponibles. Claire Waysand indique à juste titre que cette approche « peut déconcerter le lecteur contemporain par son côté touche-à-tout ». N'est-il pas cependant paradoxal que notre époque, qui se targue tant de pluridisciplinarité, voie plutôt s'accroître le cloisonnement entre les disciplines?

Comment fonctionne dans la pratique la méthode Sauvy?

Sa première caractéristique est qu'elle s'appuie sur une quantité de données véritablement stupéfiante. A titre d'exemple, Pierre Laszlo et moi-même avons pu consulter la magnifique bibliothèque personnelle d'Alfred Sauvy, actuellement conservée à l'École polytechnique, rassemblant 1 300 volumes allant du xvie au xixe siècle. Nous avons constaté que chacun de ces livres était accompagné d'une fiche de lecture résumant son contenu, notant des points intéressants et les pages correspondantes, etc. Il y a là un travail prodigieux, représentant plusieurs dizaines de milliers d'heures de travail...

Mais une fois les données utiles identifiées et triées, elles sont exploitées suivant une logique à la fois rigoureuse, claire et explicite. Un vrai travail de polytechnicien dans le meilleur sens du terme ! Les prévisions faites sont souvent d'une justesse confondante, comme nous en donnerons plus loin quelques exemples. Mais même dans les cas où les résultats ne sont pas probants, la lecture de Sauvy est toujours intéressante: la démarche intellectuelle, bien explicitée, peut toujours être réutilisée en adaptant les paramètres idoines.

Aspect complémentaire du précédent: le souci constant de communiquer les analyses et résultats dans un langage simple et compréhensible par tous. Il faut reconnaître à Sauvy, le talent de la formule frappante, telle l'expression « Tiers Monde » qu'il a inventée. Dans un de ses articles, Pierre Laszlo analyse finement la langue de Sauvy et conclut que celui-ci, plus qu'un grand styliste, est avant tout un orateur. Il y a du tribun en lui. Mais le souci de défendre avec vigueur les thèses auxquelles il est attaché donne parfois un côté péremptoire à son expression, qui a pu nuire à son image. On a voulu en faire un partisan sans nuance des politiques natalistes. Rien n'est plus éloigné de la pensée de Sauvy qui est tout sauf dogmatique, mais vise au contraire à s'adapter souplement aux situations en prenant en compte les faits. En témoignent les deux sujets d'étude symétriques proposés par Sauvy à ses élèves de l'X: « proposer un ensemble de mesures visant à réduire la natalité d'un pays peu développé à croissance rapide de la population » ; « proposer un ensemble de mesures permettant une reprise suffisante de la natalité d'un pays occidental ». Autre exemple: quand le Club de Rome a publié son fameux rapport sur les limites à la croissance, Sauvy a formulé quelques critiques, mais a reconnu que la question posée était bonne et a proposé que l'INED soit chargé du sujet.

Afin de montrer la diversité de la pensée d'Alfred Sauvy, nous avons choisi de présenter dans ce bulletin des sujets ne touchant pas directement à la démographie, même si celle-ci est souvent un angle d'attaque important. Les analyses gardent toute leur pertinence, comme celles sur l'automobile et le rail, ou ces réflexions sur l'école qui pourraient être écrites aujourd'hui: « La suppression d'une école peut être, dans un village, un élément décisif vers la désertion de celui-ci... » et encore « chaque enfant qu'on n'instruit pas ou qu'on instruit mal est un homme qu'on perd et dont le poids pèsera lourdement plus tard sur la société. » Et cette phrase hélas prophétique, écrite en 1987 dans « L'Europe submergée » : « L'Europe [...] cette usine de l'univers, dépourvue de matières premières, peut, nous l'avons vu, s'inquiéter pour son industrie, c'est-à-dire sa vie. »

C'était il y a seulement 30 ans... L'usine est maintenant partie en Chine.

Le bulletin se termine par un article publié en 1971 et consacré à Alexandre Vandermonde (1735-1796), titulaire de la première chaire officielle d'économie politique en France. Ce texte présente un double intérêt. Rédigé par Jacqueline Hecht, collaboratrice de l'INED, il témoigne d'abord de l'intérêt de Sauvy pour les études historiques. Les réflexions menées à cette époque, à l'occasion de l'émergence de la première révolution industrielle, sont d'une modernité étonnante: par exemple les considérations de Vandermonde sur le rôle central des grandes villes pour le développement économique, ou l'importance de la mode pour la détermination de la valeur des produits.

Mais au-delà de l'intérêt intrinsèque de l'article, Vandermonde, pluridisciplinaire et venu à la démographie sur le tard, apparaît comme une sorte de double de Sauvy. Malgré son enthousiasme, son dévouement, ses multiples contributions d'une grande qualité aux mathématiques et à la science, l'histoire n'a pas retenu son nom dans la liste de plus grands penseurs du siècle des Lumières. En 1788, un astronome russe écrivait: « M. Vandermonde passe pour être un homme de talent, quoiqu'il n'en ait pas la mine... Il est petit et son front ne passerait jamais pour le front d'un mathématicien. »

Peut-on imaginer que Sauvy ait vu une analogie avec sa propre situation, lui qui a été bien tardivement admis au Collège de France et est resté aux portes de l'Académie française, peut-être en raison de son allure atypique et de sa défiance à l'égard des « puissants »?

Quoi qu'il en soit, j'espère que ce bulletin vous convaincra de lire ou relire Sauvy. On rêverait aujourd'hui d'avoir davantage d'économistes tels que lui, présentant des analyses claires appuyées sur les faits pour apporter « De la lumière » sur les problèmes de notre époque !

Je remercie vivement Pierre Laszlo qui a eu l'idée de ce bulletin et en a assuré la coordination, ainsi que tous les auteurs.